Bruits de coursive : Edito
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Faire un break,

ou comment se ressourcer en cargo

partie 1,
par Frédéric Sauvadet
Voyage de référence : Le Havre - Malte 

 

L’autre jour j’embarquais au Havre,  Terminal de France, pour un voyage en cargo à bord d’un des fleurons de la compagnie CMA-CGM, le porte-conteneurs Marco Polo, ultra récent, prévu pour  transporter à l’autre bout de la planète, là ou les gens marchent à l’envers, 16’000 EVP (Containers Equivalent Vingt Pieds). La description technique de ce navire n’est qu’une suite de chiffres incroyables avec notamment le plus gros moteur à combustion jamais construit, soit 14 cylindres en ligne pour 110’000 CV (équivalent à 1100 moteurs d’une Renault Mégane haut de gamme) dont la poussée à 21 nœuds est équivalente à celle des réacteurs de … 10 airbus A380 (3.000 KNewton).  Pour parler de mon arrivée sur  zone, j’aurais pu commencer par le quai, tant au Terminal de France, c’est également la folie ! Quelques 21’000 containers attendent pour être embarqués à bord d’un des quatre géants à quai, au pied de portiques de levage dont la section des jambes est peut-être de 1,5 m… à mon avis le pilote de l’engin culmine bien à 40 m au dessus du quai. Sur le béton brut, de « drôles de grues à pneus » se glissent subtilement entre les boîtes pour aller chercher juste celle du fond, là-bas à gauche, au fond de la rangée N° 173, 2e niveau ! Frénétique.

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Outre le plaisir de faire connaissance avec cette dernière génération de navire, j’avais besoin d’un petit break de quelques jours… l’idéal pour un parisien n’est-il pas de partir du Havre pour quelques jours de navigation ? La coupée, interminable et inconfortable, coupe en effet jambes et souffle.  A l’entrée du monstre, talkie-walkie à l’oreille, casque vissé sur la tête et gilet jaune fluo, la « sécu » me jette un sourire vite fait (mais bien fait), avant d’avaler mon passeport et de m’enjoindre à signer le registre un peu crasseux…  coursive de métal, porte codée… silence. L’ascenseur, deck F… coursive de velours… et me voilà dans ma cabine. 30 m2, moquette bleu impeccable, 5 grands hublots, déco bois clair, canapé et fauteuils, un grand bureau, un grand lit à l’opposé, placard pour géant, salle de bain de belle taille et parfaitement tenue. Superbe, impressionnant. L’officier de sécurité  me montre ma combinaison de survie en eau froide, m’explique « rapido » qu’on reparlera de la sécurité bientôt et disparaît… les opérations de transbordement l’attendent.  Moi je lâche ma valise là et sors, direction la passerelle !

Nous étions quatre, entre rêve et réalité.
Outre les containers qui continuent à s’empiler sur le pont dans un balai savamment orchestré par une intelligence invisible, 4 passagers un peu sonnés à la passerelle d’un château culminant autour de 30 m au dessus du quai, s’émerveillent de ce va et vient, plongeant peu à peu dans un état proche de l’hypnose où couleurs, formes, ardeurs, odeurs, rêves, espace … finissent pas se confondre dans les lueurs chaudes du couchant. Les reflets d’eau de pluie s’animent sur la mosaïque de couleurs et se mélangent délicatement avec les feux du portique colossal positionné à quelques mètres de la passerelle…Les boites volent et se posent avec une grâce étonnante,  l’élégance d’un danseur…  Une boite en couleur de 36 tonnes se balade sans pesanteur au bout des câbles, cherchant sa place dans ce rubik’s cube géant. La rouge à côté de la bleue ? Pourquoi pas.

Riche de ses femmes et de ses hommes…
Roselyne vient de France. Professionnelle de santé dans l’urgence, elle cherche un nouvel élan,  sans urgence. Elle est profondément artiste. Aujourd’hui, elle prend le large, attirée comme un papillon vers la lumière, portée  par une grosse envie de créer le design de demain, pour un monde plus joli fait d’étoffes et de soieries. Georg, lui, n’est pas sorti hier de la Chrysalide ! C’est un artiste allemand déjanté accompli toujours en recherche, à la pointe du modern’Art à Hamburg. Outre les mers du Monde, il a traversé tant de courants artistiques qu’il semble, en fait, inclassable. Tant mieux (ndlr). Sa cabine s’est vite transformée en un formidable capharnaüm de couleurs, joyeux et accueillant dont la porte est toujours  restée ouverte… un vrai atelier d’artiste sous l’œil bienveillant de M. Lopez Ruben Vicencio, alias Ruben, Steward et Messman dans la belle tradition des philippins pour qui le service est la première et évidente nature. Il a dû se faire des cheveux, pourtant rien n’a transpiré !
Alan est anglais, de Newcastle, où il vit à côté de ses bateaux qu’il construit dans l’intervalle de ses voyages en mer…  Deux ans pour construire sa dernière maquette de plastique et de bois découpés sur mesure dans une échelle rigoureuse. 1,5 m de long, motorisée, « she is so good at sea ! »  Le résultat est époustouflant de réalisme.
C’est donc en compagnie de ces trois là que je pars pour ces quelques jours de diète informatique, téléphonique,  cybernétique, robotique, problématique, gastronomique… non là c’est pour le rythme de la phrase, car côté gastronomie, le fidèle compagnon de M. Lopez Ruben Vicencio n’est autre que le chef  Cook , M.  Talledo Dionisio Catorce, avec qui il sillonne les mers du globe en « expat » longue durée,  passant des cargos aux navires de croisières dont ceux de l’exigeante et prestigieuse compagnie Cunard.
Le monde est vaste, puissant, enchâssé dans un univers sans début ni fin, riche de ses mers, de ses terres… il est riche aussi de ses femmes et de ses hommes !

Premier dîner, première nuit, les boîtes s’empilent… demain matin, c’est sûr, nous partons. A 7 h petit déjeuner, pour ne pas perdre tous les rythmes ! Toujours les boites qui s’empilent, encore… Etrangement, vient le moment où la cale se ferme, les derniers containers quittent le quai, les portiques se mettent au garde-à-vous… les lamaneurs s’agitent, là bas, libérant les haussières… le pilote se penche… Et là sans vibration, sans chahut, tout juste quelques tumultes silencieux dans le bassin, le bateau s’écarte du quai… incroyable délicatesse de l’amant s’éclipsant sans bruit, sans déranger. Des regards se croisent de très loin. C’est certain, je reviendrai, ne t’inquiète pas, mais là, le chenal s’ouvre et droit devant, il y a… la mer, l’air, la lumière et l’espace… déjà le vent, tu sens le vent ?

La suite au prochain numéro… en attendant, je vous invite dans ma galerie pour une première série de photos consacrée au jour 1 de mon petit voyage à bord du Marco-Polo

A bientôt
Frédéric Sauvadet