Bruits de coursive : Portraits de voyageurs
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Médecin généraliste et alcoologue belge, Monsieur Dor est né en 1951. Père de 2 garçons, 32 et 25 ans, il vit avec sa compagne à Liège en bord de Meuse. S’il voyage souvent seul, le dernier voyage en cargo s’est fait avec un de ses grands amis. Marie, sa compagne comprend sa passion pour les choses de la Mer et l’accompagnera au Spitzberg en août prochain.
Son premier Voyage ? Octobre 2006 , à bord du M/S « Reinbek » de la compagnie « Wappen Reederei » pour une première transat d’Anvers à Montréal.

La Mer…au fil des nostalgies, des rêves et des espérances

L’an 2006 ? Encore des vagues dans mon cœur ? Je trouve par hasard chez mon libraire liégeois le livre « Voyages en cargo et small ships »…C’est pour moi ! L’adresse de « Mer et Voyages » attire mon attention dans les annexes. J’écris à Paris. La décision est prise : je pars le 15 octobre 2006 d’Anvers à Montréal à bord du porte-conteneurs MS « Reinbek ». Je suis conquis…sans surprise. S’en suivront : Gênes-Montréal à bord du porte-conteneurs « Canada Senator » en 2008 ; en Polynésie et aux Iles Marquises avec le cargo mixte « Aranui-III » en mai 2010 ; du Havre à Malte à bord du porte-conteneurs géant « Musca » fin 2010 ; du Havre à Pointe-à-Pitre à bord du « Fort St Marie » en 2011 ; une nuit en Mer d’Iroise, hôte d’un « bolencheur » de Douarnenez en août 2011…

D’Anvers à Montréal à bord du MS « Reinbek »

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En plus des hommes…le précieux chargement…1600 conteneurs standard (TEU) dont une cinquantaine de conteneurs réfrigérés. Un marin me mène à ma cabine … très coquette : une boîte de chocolats sur l’oreiller en guise d’accueil. Deux hublots et vue sur le pont et la mer ! Il m’est rappelé qu’il est déconseillé de fermer les cabines à clé une fois le navire libéré de ses amarres ; le vol n’existe pas sur les bateaux en mer et la sécurité peut être entravée par des portes closes.

Départ en soirée…après deux longues heures de navigation sur l’Escaut, le remorqueur de service nous largue à minuit à l’entrée de la Mer du Nord. La route passe par l’Est de l’Angleterre à une quarantaine de km des côtes. Mardi à 04 h45 nous sommes, tous les passagers, émerveillés à la passerelle : au Nord de l’Ecosse, à vue, les phares du détroit du Pentland (étroit de deux milles nautiques) balisent de près la route menant à l’Atlantique. Le ciel est dégagé et la lune danse avec la mer. La passerelle est au « deck » + 13 ; pas tout à fait à hauteur des flots ! Vue imprenable ! Le « Reinbek » file 19 nœuds…sillage en poupe impressionnant… tous les sens en éveil…le bruit de la mer se conjuguant au ronronnement permanent du moteur diesel, lequel fait vibrer le navire de la quille à la passerelle. Des craquements venant des entrailles du navire n’entament en rien la totale sécurité qu’inspire l’équipage domptant ce porte-conteneurs allemand construit en 2005 et conçu pour les traversées de l’Atlantique Nord. Le désert de Mongolie et l’Atlantique ont ceci de commun : 40 km à la ronde ou une vingtaine de milles à la ronde, rien, rien, rien… hormis l’infini des sables ou de l’océan. Ces vues inspirent modestie, humilité et sérénité. Le commandant nous annonce 48 heures de temps Beaufort 7 à 8, donc des creux de 6 à 7 mètres. Le vent souffle à 10 mètres par seconde.

Les journées sont rythmées par les repas, à heure stricte ! Mes activités : lectures en cabine ou à la passerelle, promenades sur les ponts autorisés (les coursives menant au gaillard d’avant ne seront accessibles qu’arrivé à hauteur de Terre Neuve)…contempler la mer, jamais la même : difficile de faire comprendre ces métamorphoses incessantes à mes amis ! Méditer… penser à mes fils…à ma bien-aimée qui ne peut pas… ou ne veut pas m’accompagner. Téléphoner le soir, très brièvement, pas tous les jours, avec le téléphone satellite depuis la passerelle à Anne-Marie : en quelque sorte parler via les étoiles. Mesurer, loin de tout, les vraies valeurs de la vie.

Le troisième jour exercice réglementaire d’évacuation du navire…nous voilà tous sanglés dans le « life-boat », essai fructueux et immédiat de mise en route du moteur de cette embarcation de détresse, prête à être précipitée en mer le long d’une rampe en plan incliné à 45°… C’est le moment de mesurer pleinement l’organisation et la solidarité en mer. Le soir confidences du capitaine un peu nostalgique des anciens cargos dont le chargement était bien plus laborieux ; allant jusqu’à une quinzaine d’espèces différentes de marchandises à débarquer ou à embarquer dans une dizaine de ports à l’occasion d’une « rotation ». Je pense à mon coup de téléphone satellite de la veille où Anne-Marie m’invite « à penser à moi » alors qu’il m’est difficile de ne pas penser à elle. Extraits d’un encadré de mon guide de voyages consacré au Québec, je médite ces quelques vers de Rilke : « L’amour, c’est/ deux solitudes qui se protègent/ qui s’éprouvent et s’accueillent l’une l’autre ». C’est mon vécu.

Mercredi 18 octobre à 18h45, latitude 57° N, longitude 25° ouest. A cette latitude, les nuits comptent douze heures. Pas mal de roulis et de tangage tels qu’à certains moments l’hélice frôle la surface, entraînant vibrations sonores perceptibles dans l’entièreté du navire. Toute la carlingue danse. En pleine nuit, à ces bruits s’ajoutent ceux des (fausses) alarmes parmi les conteneurs ; une curieuse symphonie océane. Je suis heureux et serein. A la passerelle…une seule règle…ne jamais déranger l’équipage au travail…et quand une conversation est engagée – parce qu’autorisée – alors je me rassasie de toutes ces informations… j’apprends que notre radar a une portée de 12 milles pour détecter les bateaux de pêche, de 48 milles pour détecter un navire tel le nôtre, de 70 milles maximum. Et encore…qu’il est possible de rencontrer des baleines à partir de la longitude 40°…qu’un sister-ship a balancé récemment par-dessus bord 26 conteneurs par mauvais temps…danger réel pour la navigation qui oblige les garde-côtes à les envoyer par le fond au canon.

Jeudi : apéro offert par le Capitaine au mess des officiers…on y parle des conditions de vie des marins…nos matelots philippins gagnent de 2600 à 2800 euros par mois, pour un contrat de 6 mois et un travail de 7 jours sur 7…pour peu bien sûr que les Compagnies aient pignon sur rue. Et puis sans transition, le Capitaine évoque les nuées de Trabant en 1989 passant la frontière Est-Ouest…les échanges 1 mark est pour 1 mark ouest peu avant les Fêtes de Noël 89… la ruée vers les grands magasins. Le Capitaine évoque avec indignement les horreurs des bombardements de Dresde…sans en dire plus (un de ses proches parents y aurait-il laissé la vie ?). Il vivait, par ailleurs, à quelques dizaines de mètres de l’ancienne ligne de démarcation et des soldats russes. Voilà l’ambiance d’un mess en plein Atlantique à quelques centaines de milles du Sud du Groenland. Je ne perds rien de ces informations…et les transcris fidèlement le soir dans ma cabine sur mon PC…car je sais qu’elles reviendront à mes lèvres souvent… plus tard.

Vendredi : visite de la salle des machines : moteur de 285 tonnes développant 18.000 CV. Salle des machines sans cambouis, cylindres brillants ; une cathédrale d’acier où les mécaniciens veillent avec une propreté de ménagère ! Ce moteur est vorace : 50 à 60 tonnes de fuel par jour. Vendredi soir : soirée karaoké avec tout l’équipage. Anne-Sophie, ravissante, seule femme parmi les passagers, y brille et fait l’admiration de tous ces hommes de la mer ; je prendrai également le micro, jamais rôdé à cet exercice sur terre !

Samedi 21 octobre : conversations de passerelle : tonnage ? tonneaux ? tonnage brut ? net ? Nous sommes sur le Saint-Laurent…aucune baleine ces jours-ci dans le Golfe; trop de vagues…trop de bruit obligeant les baleines à chercher la quiétude dans des eaux plus profondes. La remontée du Saint-Laurent…48 heures merveilleuses. Québec, tout illuminée, apparait subitement le dimanche vers 19H00. Arrivée à Montréal le lendemain à 08h00 ; breakfast à bord, contrôle d’immigration à bord, par deux officiers de Police… pour cinq passagers !

De Gênes à Montréal à bord du « Canada Senator »

Ce voyage commence par trois jours d’attente à Gênes tout début janvier 2008 parce que l’accostage du navire…est impossible vu l’état de la mer. Priorité au fret, puis les passagers ! Un porte-conteneurs n’a rien de commun avec un navire de croisière. L’armateur décline toute responsabilité quant aux retards et il revient au « passager » de prendre ses dispositions. L’hôtelier accepte de m’héberger de jour en jour. Le « Canada Senator » a été construit à Gdansk, conçu pour effectuer le passage Nord-Ouest, quasi un brise-glace. Nous sommes deux « passagers ». Le passage du détroit de Gibraltar m’émerveille. A tribord, au loin, le Rocher ; à bâbord les montagnes du Maroc. Cap ouest-ouest vers les Açores. L’Atlantique est très calme…nuits étoilées et très douces. La pleine lune scintillante sur cette mer paisible fait que la nuit n’est pas la nuit ; spectacle inoubliable, non accessible aux terriens ! J’avais quitté Gênes le cœur en pétard, une fois de plus, Dame Atlantique m’apporte une paix réelle. A la passerelle, je dois veiller à contenir ma joie de la Mer ; l’officier de quart me précise son sentiment en mer : « nothing to do… ». Après les Açores, cap nord-ouest et température externe de vingt degrés de moins en 48 heures ! Au dixième jour, voilà le Saint-Laurent gelé et enneigé… ma promenade matinale tout le long des coursives du pont inférieur se fait dans la neige fraîche. Les pilotes qui se relaient depuis Escoumins s’avèrent les meilleurs guides nature, quand leur attention n’est pas toute entière captée par les difficultés de la navigation. Abondance de phoques…et j’ai le bonheur de voir le souffle et la cambrure d’une beluga. Quelques jours à Montréal et Québec par moins 35 degrés la nuit, puis un retour en avion ; le travail m’attend !

L’Aranui-III, cargo mixte desservant les Marquises

Embarquement à Papeete où je me suis réveillé quelques heures auparavant au chant des coqs et des oiseaux. Douces pensées à Marie au travail à Bruxelles. Derniers préparatifs d’embarquement de fret : bois des Landes (!) et toutes les marchandises nécessaires à la vie quotidienne dans les Iles Marquises, à 36 heures de navigation de Papeete. L’arrivée de l’Aranui-III est donc bénie des Marquisiens à chacune de ses escales dans l’archipel. Un équipage entièrement polynésien ; 80 passagers touristes et quelques Marquisiens. A 500 km de Papeete et 1000 km des Marquises, première escale aux Iles Tuamotu (atolls). Aux Marquises, souvent les quais ne sont pas en eau profonde et les barges de débarquement sont dès lors mises à l’eau pour atteindre les plages. Pendant que l’équipage procède aux manœuvres de fret, les passagers sont invités à passer quelques heures sur chacune de ces Iles enchanteresses et légendaires : Fatu Hiva, Hiva Oa – l’Ile de Brel et de Gauguin – en tout, une dizaine d’îles volcaniques au relief parfois déchiré. A Nuku Hiva excellent repas polynésien : cochon préparé à l’étouffée et sauce de lait de coco. Aux Marquises l’Océan est plus bleu que le ciel. Je suis fort attaché à Marie.