Bruits de coursive : Portraits de voyageurs
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Marie-Pierre et Marc Grenier, à l’aventure !

Vers Chicago Burns Harbour

 

C’est le 15 août 2016 que Marie-Pierre et Marc Grenier se lance dans la traversée de l’Atlantique à bord d’un vraquier, l’Isolda, pour rejoindre l’embouchure du Saint Laurent et parcourir les grands lacs, pour enfin arriver, après deux semaines de voyages, au port de Chicago. Voici leur récit…

 

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En consultant régulièrement les destinations proposées par Mer et Voyages, histoire de rêver un peu, nous avons découvert une traversée Ijmuiden (Pays-Bas) Burns Harbor (Indiana) situé à une cinquantaine de miles de Chicago, une destination intéressante à plusieurs titres. Elle nous permettait d’arriver à proximité du point de départ de la route 66 mais aussi d’agrémenter une traversée en mer d’une navigation sur le Saint-Laurent et les grands lacs américano-canadiens.

Le 9 août 2016 nous avons embarqué sur  l’Isolda amarré à Ijmuiden. Après quelques légères  formalités administratives le commandant  nous fait la visite du bateau et nous conduit à notre cabine. Nous bénéficions de la cabine de l’armateur située à l’arrière de la passerelle. Elle est suffisamment vaste pour deux et comprend un lit d’une place, une banquette qui me servira de lit, un bureau et deux fauteuils l’un de travail, l’autre de repos, une petite salle d’eau avec douche lavabo et wc. Deux hublots éclairent largement la cabine. Pas de luxe mais elle offre un confort suffisant et la propreté est sans reproche. Tout est très propre sur ce navire qui me semble particulièrement très bien entretenu.

L’armement du cargo est polonais ainsi que les 27 membres d’équipage. Le polonais est la langue de travail mais la communication entre nous se fera en anglais (à l’exception notable de quelques expressions polonaises que nous nous sommes empressés d’apprendre). L’équipage est mixte grâce à la présence de 2  jeunes femmes qui sortaient de l’école d’officiers et qui effectuaient leur stage de formation en qualité de matelot. L’ensemble de l’équipage est très chaleureux et les échanges sont très faciles et permanents avec les officiers.

Les loisirs sont forcément limités. Il y a à bord une petite salle de sport dotée d’une table de ping-pong, un salon télévision polonaise  et le pont principal pour le footing quand la mer le permet. Il suffit de 20 aller-retour pour parcourir 6 km. Pour mon épouse la liseuse alimentée de plus de 100 livres constitua son loisir principal. Pour ma part je passais une grande partie de mes journées à la passerelle à observer, à parler et à contempler la mer et le ciel. Les nuits à la passerelle sont un moment que j’apprécie tout particulièrement. L’ambiance y est tout autre. L’obscurité et le calme créent une ambiance apaisante; le bateau qui glisse presqu’en silence sur la mer noire parfois recouverte d’un voile argenté par les reflets de la lune et le ciel constellé d’étoiles sont  propices aux songes et pensées. Ces nuits à la passerelle me rappellent celles nombreuses que j’y ai passées quand j’étais marin il y a bien longtemps.

Le commandant toujours attentionné nous a remis un petit dossier qu’il a composé lui-même pour nous permettre, entre autre, de reconnaître les divers cétacés que nous pourrions croiser, ou d’apprendre le détail des écluses que nous devrons franchir avec les distances, dénivelés et temps de passage. Il a organisé une visite des machines. Très présent à la passerelle il voit beaucoup de choses et ne manque jamais de nous commenter ou expliquer avec force détails tous les évènements, toutes les situations qui se présentent. Il vient également frapper à la porte de notre cabine pour nous informer d’une curiosité à voir (des dauphins, un coucher de soleil particulièrement éclatant etc.). C’est très agréable!

A bord nos repas sont pris dans la salle à manger des officiers à des horaires stricts et plutôt courts. Un frigo fourni est accessible jour et nuit. La nourriture est spécifiquement polonaise et peu variée. Le petit déjeuner se compose de quelques légumes crus et du pain avec beurre; café ou thé. Le déjeuner comprend une soupe quotidienne plutôt bonne suivie d’un plat de viande ou de poisson. Le choix du légume d’accompagnement est réduit à pomme de terre ou riz. Le dîner est frugal composé d’un plat unique et d’un fruit. Les boissons se limitent au thé ou à du sirop à l’eau. J’ai cependant pu bénéficier d’eau gazeuse. En résumé on pourrait qualifier la cuisine du bord de rustique; mais là n’était pas notre préoccupation.

L’appareillage a lieu le 13 août et la traversée de l’atlantique s’effectue en 9 jours jusqu’à l’embouchure du Saint-Laurent. Le temps a été exceptionnellement calme et ensoleillé réserve faite d’une petite journée de mer formée; l’inclinomètre indique des valeurs de gîte comprises entre 15 et 20°. C’est très supportable mais il vaut mieux poser sa tasse de café sur le compas à cardans si on veut en boire tout le contenu. Une inspection des cales montrent que la cargaison est bien arrimée. Heureusement car elle est constituée de 1 200 bobines d’acier pesant chacune 30 tonnes. En approchant de Terre Neuve une brume épaisse s’installe. Au plus dense,  la moitié avant du navire n’est plus visible. Il faut surveiller avec beaucoup d’attention les scopes radar et la corne de brume retentit chaque minute. Puis on double Saint-Pierre et Miquelon par beau temps à une dizaine de miles nautiques. L’opérateur téléphonique du portable nous souhaite la bienvenue en France!

Dès l’entrée sur le Saint-Laurent on embarque le premier pilote qui nous quittera après Québec. Les pilotes nous accompagneront en permanence et seront une dizaine à se relayer jusqu’à notre arrivée à Burns-Harbor. Ils sont canadiens ou américains, hommes et femme et tous d’anciens officiers ou commandants de la marine marchande. Avec les pilotes canadiens francophones (ils le sont presque tous) la communication est nettement plus facile. Ils répondent volontiers à toutes nos questions et font office de guide touristique.  La remontée du Saint-Laurent est superbe. Le fleuve très large dans sa partie avale est agrémenté de nombreuses îles parfois privées et occupées par de splendides maisons. Cependant il est peu profond et jonché de hauts fonds. Le chenal de navigation est étroit et les croisements de navires se font parfois à quinze mètres de distance l’un de l’autre. La navigation se fait manuellement et l’homme de barre exécute les instructions du pilote.

Le passage des écluses est également un moment fort de cette navigation. Elles sont au nombre de 15 jusqu’au lac Erié et cumulent un dénivelé de 181 mètres. Les pilotes sont impressionnants de précision car ils sont capables de faire pénétrer dans ces écluses ce grand navire de 195m de long et 24m de large avec une marge infime surtout en largeur, à peine 20 cm de chaque côté. L’Isolda a été conçu pour optimiser au mieux le gabarit.

L’entrée se fait en douceur et sans heurt. Toutes les écluses ne sont pas automatiques. Pour celles qui ne le sont pas, l’équipage pont est très sollicité lors des manœuvres. Les écluses 4,5 et 6 en pallier et jumelées du canal de Welland (comme celles de Gatun du canal de Panama) sont les plus impressionnantes. Avec l’autorisation et des recommandations du commandant nous nous plaçons à la pointe de la plage avant pour mieux apprécier le spectacle. Ce canal avec ses 8 écluses permet de relier le lac Ontario au lac Erié avec un dénivelé de 99,5 mètres.

La première escale se fera à Cleveland (Ohio) le 27 août. Deux officiers de l’immigration viennent à bord pour vérifier nos passeports et visas. La procédure prend 5 minutes ce qui contraste fortement avec une arrivée dans un grand aéroport international américain. Le port est à proximité du centre-ville que l’on gagne à pied. Au retour, l’accès au port sans être difficile peut être long; Il faut parfois attendre plus d’ 1/2h à la grille d’entrée pour que la voiture chargée de vous conduire au navire n’arrive. Malgré son passé industriel Cleveland est très agréable avec de nombreux centres d’intérêt dont un musée du rock & roll passionnant et remarquablement documenté. Il vaut mieux prévoir de le visiter dès le matin si vous voulez tout voir avant la fermeture. Le musée des arts est également remarquable et d’autres curiosités méritent d’être découvertes. Les 7 jours de l’escale ont été bien employés.

Une seule nuit de navigation nous fera rejoindre Détroit  (Michigan), situé au point de jonction avec le petit lac Saint-Clair. Arrivés tôt le matin nous en repartirons en milieu d’après-midi. Le port minéralier est situé loin du centre-ville dans une banlieue industrielle dévastée par les crises économiques et la pauvreté. Elle est de plus mal desservie par les transports en commun, ce qui n’est pas rare aux Etats-Unis. Sur les recommandations du pilote qui nous déconseille de nous aventurer au-delà de l’enceinte du port sauf à commander un taxi, et par manque de temps, nous ne prenons pas le risque de nous rendre dans le centre-ville. A regret nous restons à bord. En revanche le panorama de « dowtown » que nous longeons de près est plutôt  attrayant et le groupe de 7 tours du « General Motors Renaissance Center »  se distingue des autres bâtiments par sa beauté et sa masse.

Encore deux jours de navigation et nous arrivons en fin de journée le 4 septembre à Burns Harbor. Demi-tour et accostage de précision au wharf. Lors de la manœuvre l’étrave frôle de 3 mètres la digue du port;  petit intervalle qui ne laisse au pilote que peu de marge à l’erreur. Nous passons une dernière nuit à bord. A la nuit tombée nous profitons du spectacle de Chicago au loin éclairée de mille feux. C’est une ville que nous connaissons bien et qui est passionnante du moins pour ceux qui aiment l’architecture, le jazz, les musées et l’histoire américaine.

Au matin du départ, certains « au revoir » sont émouvants. C’est à regret que nous quittons ce navire et son équipage si bienveillant à notre égard. Nous tenons à témoigner de notre gratitude envers ces hommes et femmes et plus particulièrement au commandant qui dirige depuis 15 ans ce cargo avec une grande compétence et beaucoup de charisme.

Ce voyage nous aura apporté plus encore que ce que nous espérions et fut un préambule d’exception à notre randonnée trans-américaine. Il nous tarde de renouveler cette expérience riche et exaltante. Pour mon épouse ce fut une totale découverte qu’elle a beaucoup appréciée et pour moi un bonheur indicible de revivre, sans être acteur toutefois, le quotidien du marin. On me dit que cela ressemble étrangement à de la nostalgie!

La prochaine fois la destination sera moins déterminante dans notre choix car ce que nous souhaitons c’est revivre cette parenthèse si profitable de la quiétude en mer. »

Marc Grenier