Bruits de coursive : Portraits de voyageurs
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VOYAGER EN CARGO, PAR PAULETTE MIGEON

 

« Travel on a cargo ship ». Mon œil est attiré par le dessin en couleurs de la proue d’un cargo fendant les flots. L’encadré se détache parmi des dizaines d’annonces de ce très chic magazine féminin, spécialisé dans les offres de service de nannies, majordomes et autres « house staff ».

Voyager sur un cargo ? L’avais-je lu dans un récit de pionnier explorateur ? Ou l’avais-je entendu mentionner vaguement, bribe de conversation attrapée au vol dans le métro ou dans la rue, comme un papillon qui s’envole aussitôt qu’aperçu ?…

voir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporama Par une belle matinée d’août, je pousse la porte de l’agence londonienne, auteur de l’annonce. Et là, ô surprise, je découvre que les cargos ne sont plus ces rafiots à vapeur dont on émerge le visage plein de suie et de cambouis. Les pages de la brochure, sur papier glacé, montrent des cabines claires et confortables, sinon luxueuses, avec salle d’eau privée, un salon « Passagers » avec TV, magnétoscope et jeux de société… Le tarif aussi, est une surprise. Fini, le temps où l’on pouvait parfois payer la traversée en échange de menus travaux : il faut multiplier par trois ou quatre le montant « raisonnable » que j’étais prête à débourser. Pour conclure, l’agent fort aimable me suggère de m’adresser à l’agence parisienne (je ne savais pas qu’il en existait une) pour réserver sur un cargo français pour le « good food » et, surtout, pour des questions administratives.

Aussitôt rentrée à la maison, je contacte « Mer et Voyages », avec l’intention de réserver un tour du monde. Las… Complet jusqu’en novembre de l’année suivante. Attendre quinze mois ? Mais j’ai des fourmis dans les jambes ! Et pour le début de l’année ?… Etant retenue à Londres jusqu’en décembre, j’opte pour un « round trip » Le Havre-Shanghai-Le Havre, sur le « Berlioz ».

Ai-je été influencée dans mon choix par cet autre voyage « au long cours », accompli un demi-siècle plus tôt lorsque, enfant, j’embarquai à Saigon sur le « Champollion » pour débarquer, un mois plus tard, à Marseille ? Peut-être pour traverser en sens inverse le Canal de Suez et constater que la Mer Rouge est toujours aussi bleue ? Au cours de la traversée, je raconte au Commandant mon odyssée : fuite du Nord Vietnam sur un vieux bateau à vapeur reliant Haiphong à Saigon, avec un groupe de fillettes de mon âge, encadrées par des religieuses ; l’attente, puis les cabines surpeuplées de troisième classe, étouffantes de chaleur et d’humidité du paquebot en fin de carrière, la tempête, une nuit, dans l’Océan Indien… Le dernier soir, pour remercier l’équipage du « Berlioz », j’offre le « pot d’adieu » et, instant d’émotion, le Commandant me remet un « Certificat de Bon Passager » avec les photos du « Berlioz » et du « Champollion »…

Mais avant d’embarquer… Sophie, de  « Mer et Voyages », me remet un dossier confirmant mon départ fin janvier, et me rappelle les points importants : sur un cargo, la marchandise prime sur le passager ; on a accès à la passerelle, mais pendant les manœuvres, on ne dérange pas l’équipage. Qu’importe, je suis déjà partie ! Et, promis, je me ferai « toute petite ». J’ai tout de même une appréhension devant l’inconnu, mais… je vais enfin découvrir le secret de ces voyages « au long cours » mythiques, sillonner mers et océans.

Le premier voyage est comme l’aîné d’une famille. Quoiqu’il advienne, il sera toujours le premier. L’air est frais, puisqu’on est en janvier, mais un pâle soleil brille tout de même, comme la veille, car je suis arrivée une journée plus tôt pour ne pas manquer l’embarquement. Ah, cette rencontre avec « Berlioz », géant bleu de 300 mètres de long flambant neuf, sagement amarré dans le port du Havre, sur lequel je vais passer les cinquante-six prochains jours. Je ne savais pas, alors, que ce navire allait devenir un ami, comme les enfants ont un ami imaginaire. Je ne sais quel poète a écrit : « Objets inanimés, avez-vous donc une âme… qui force notre âme à vous aimer ? ».

Comme un chat qui prend ses marques dans un nouvel environnement, je fais le tour de ma cabine : la bannette, avec sa couette immaculée ; le coin-salon avec canapé, fauteuil, table basse et bureau de bois blond doré ; la salle d’eau-WC. Tout est propre et joliment décoré, avec rideaux madras aux tons bleus et beiges aux sabords, et moquette bleu foncé.

L’émotion lorsque, dans la soirée, l’ordre « Aux postes de manœuvres » se répercute dans tout le navire : ça y est, c’est parti !… Je me précipite à la passerelle (deux ponts plus haut) pour ne rien manquer de ce premier (et de tous les suivants !) appareillage. Je salue l’équipage présent : le commandant, le lieutenant de navigation, le timonier, un élève-officier et le pilote, et prends place dans un coin pour ne gêner personne.

Dès le second jour, je suis « chez moi ». Après le petit déjeuner (servi jusqu’à 8 heures), je me dégourdis les jambes sur le pont inférieur, saluant au passage ceux que je croise en chemin : les Roumains se débrouillent en français, les Philippins, en anglais. Après quatre tours complets (2,400 km), je suis vannée. Il faut dire que, sur un bateau, ça bouge, ce qui rend l’exercice plus difficile que sur le plancher des vaches. Un arrêt à la proue pour reprendre mon souffle et guetter poissons volants ou dauphins, avant de faire un tour à la passerelle pour un bout de causette avec les officiers de quart, toujours prêts à répondre à mes questions. Ils se relaient toutes les quatre heures, ce qui fait qu’au bout de quelques jours je connais presque tout l’équipage, environ 25, y compris officiers et élèves-officiers. Nous parlons de tout et de rien : météo, navigation, position du navire, voyages, famille… Puis je descends à ma cabine (où le ménage a été fait) pour m’adonner à un de mes passe-temps favoris : l’écriture jusqu’à l’heure du déjeuner. Je réserve mon autre hobby, la lecture, pour l’après-midi, sur l’aileron si le temps le permet, ou dans le salon « Passagers » ou ma cabine. La moitié de mes bagages est réservée à mon ordinateur portable et à une dizaine de livres, que je complète au fur et à mesure des escales.

Le soir, après dîner, lorsque la passerelle est plongée dans l’obscurité, c’est l’heure des confidences. Les Roumains mettent de la musique de « chez eux », me parlent de leurs familles, des enfants qui grandissent trop vite, de la femme qui attend un bébé, de la maison qu’ils construisent, montrent des photos (discrètement, à la lueur d’une lampe de poche), de leur temps dans la marine nationale, avant la chute du communisme…. De leurs frustrations aussi, à cause de leur situation par rapport à l’équipage français. Certains m’invitent, me donnent leur adresse mail, on échange des photos.  Ils sont presque tous de Constantsa, au sud du pays, sur la Mer Noire. Les Philippins, aussi, m’invitent chez eux (« C’est très beau, chez nous, et il y a toujours du soleil »). Très peu habitent à Manille. La plupart viennent de villages situés à trois ou quatre heures de la capitale. Les soirées-barbecue, ils sont les premiers à se déguiser, chanter et danser. Roumains ou Philippins, tous m’interrogent sur la France, ma vie à Paris, ma famille, s’étonnent que je parte ainsi à l’aventure, toute seule. Il m’arrive parfois de me réveiller à 3 ou 4 heures du matin et de ne pouvoir me rendormir. Je monte à la passerelle pour un thé ou café et grignoter quelques biscuits avec les hommes de quart, en attendant le jour (oh, ce magnifique lever de soleil sur la Mer de Chine) ou voir se profiler à l’horizon la prochaine escale.

« Tu ne t’ennuies pas ? » me demandent mes amis, à l’annonce d’un nouveau départ. Entre l’écriture, la lecture, les échanges avec l’équipage, la contemplation de la mer sans cesse changeante, les escales ou voir le ballet des grues chargeant et déchargeant les « p’tites boîtes »… ai-je vraiment le temps de m’ennuyer ? Ah, j’oubliais la lessive ! Une vraie galère, surtout par gros temps. Si la buanderie des officiers est bien équipée (deux lave-linge, deux sèche-linge), elle est plutôt réduite et pas climatisée comme partout sur le bateau. C’est donc un vrai sauna, surtout si, comme moi, vous aimez vos T-shirts bien repassés, le « plaisir » est doublé au moindre roulis.

Voyager en cargo, c’est prendre le temps de vivre, sans avoir l’œil rivé sur sa montre, savourer chaque instant de chaque jour, partir à l’aventure à chaque escale. Ici, pas de programme organisé avec tour de ville en autocar climatisé ou spectacle après dîner, où chacun doit paraître à son avantage. L’aventure peut aussi survenir a bord : quoi de plus excitant qu’une belle tempête en mer ? Elle a surgi tout doucement par un roulis, puis les vagues vert sombre bordées d’écume, plus hautes que le mât, se sont déchaînées deux jours avant l’arrivée de « L’Utrillo » à New York (mon second tour du monde). Pendant quarante-huit heures, elles ont frappé les flancs du navire, se sont enroulées autour de lui comme des furies, l’ont fait tanguer comme un jouet. Parfois, j’avais l’impression que le bateau allait se coucher sur le flanc et ne plus se relever. Mais, paradoxalement, je n’étais pas effrayée par ce déchaînement des éléments : campée en équilibre sur ma bannette ou à la passerelle, je filmais et photographiais sans discontinuer. La nuit, j’écoutais la colère des vagues se jetant contre ce combattant récalcitrant. Fini, le temps où les vagues étaient victorieuses contre les bâtiments en bois, brisant les mâts et déchirant les voiles… Puis, un matin, le vent s’est calmé et le pilote américain est venu pour nous conduire jusqu’à Red Hook. Quelques années auparavant, j’avais remonté l’East River avec « Matisse », pour découvrir les gratte-ciels de Manhattan se profilant dans la brume du petit matin et les « water taxis » jaunes sillonnant le fleuve, avant de mettre pied pour la première fois sur le sol américain.

Avec « Matisse », j’ai passé le Canal de Suez et celui de Panama ; navigué dans le Pacifique si bleu et qui, parfois, semblait du plomb liquide sous la chaleur intense, au large des atolls plus beaux que sur les brochures de voyages ; accosté à Tahiti, en Australie et en Nouvelle-Zélande ; guetté les pirates dans le Détroit de Malacca et au large de la Somalie ; passé « la ligne » (l’équateur) pour la première fois et la « date line » (se coucher un vendredi et se réveiller le lendemain… dimanche).

Que dire des escales ? Chaque descente à terre est une « première fois », où l’on se salue différemment : Shanghai (Ni Hao), Tahiti (Bonjour) ou Sidney (Hello) et New York (Hi).  Chaque pays garde la trace des explorateurs qui les ont découverts, ce qui offre l’occasion d’élargir ses connaissances. Combien, par exemple, savent que le pont le plus étroit de New York, porte le nom de Verrazzano, un explorateur missionné par François 1er pour découvrir un passage donnant accès à l’Océan Pacifique, et qui accoste… dans la Baie de New York, qu’il nomme la Nouvelle-Angoulême, en avril 1524 ? Tout au long de la route, d’autres noms surgissent : Bougainville, Cook, La Pérouse, Dumont d’Urville… ou des images qui deviennent réalité : Savannah, le pays de Scarlett ; Tahiti et les tableaux de Gauguin…

J’ai effectué le premier voyage par curiosité, sans savoir à quoi m’attendre, et sans m’imaginer ce qu’il m’apporterait, en plus de la découverte de nouveaux horizons : une plus grande ouverture d’esprit et une meilleure compréhension des gens. Après la Chine, j’ai pu obtenir, grâce au Commandant du « Berlioz », une cabine sur « Matisse », six semaines plus tard. Quatre-vingt-six jours – six de plus que Philéas Fogg pour son tour du monde en ballon. Ensuite, j’ai enchaîné avec « Fort Saint Pierre » pour les Antilles, puis « Utrillo » pour un second tour du monde, et en 2014, « Lapérouse » pour un trop court Le Havre-Port Kelang.

Les voyages en cargo m’ayant donné le goût de l’aventure, j’ai sillonné mers et océans, découvert villes et déserts, exploré l’Antarctique et le Pôle Nord… Et alors ? me direz-vous. Hé bien, il me reste encore des coins à explorer. Un jour, lorsque l’envie me tenaillera, je partirai avec armes (appareils photo, caméra…) et bagages et me posterai au bout d’un quai, au Havre ou ailleurs, pour un « cargo-stop ». Direction ? L’Amérique Latine, dont je n’ai aperçu qu’un petit bout, en route pour l’Antarctique. Ou la Corée ? Les Antilles ? Qui sait ?… C’est ça, l’aventure aussi : se décider comme ça, lorsque l’envie vous prend. »