Bruits de coursive : Zoom sur un voyage
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L’Irlande en cargo !
A bord du JORK


par Benoît Houlon, le 4 avril 2017

Référence du voyage : En cargo en Irlande


Extrait du journal de bord de M. Benoît Houlon

« Lundi 10 avril 2017 – à bord du Jork

(…) L’urbanisation se fait plus rare au fur et à mesure que le bus s’écarte de Rotterdam, nous traversons une banlieue pavillonnaire, irriguée par de nombreux cours d’eaux, quelques étangs et d’innombrables pistes cyclables. Aux Pays-Bas, l’eau n’est jamais très loin, à l’horizon se dessinent les premières grues portuaires de plus en plus grandes, de plus en plus nombreuses.

voir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamaParvenus à la bonne porte, le chauffeur de taxi obtient son sésame pour pénétrer dans la zone portuaire, véritable usine à ciel ouvert. J’entre dans le cœur du système. Tout est démesuré, les grues, les piles de containers, les bateaux, le port, l’horizon… Le taxi me dépose au pied de l’échelle de coupée du Jork.

Je suis accueilli à bord par l’officier de sécurité qui m’emmène directement dans ma cabine. Elle est spacieuse et confortable,  située deux ponts au-dessous de la passerelle. Je peux ainsi bénéficier de deux angles de vues, sur l’avant et sur tribord. Le mobilier est en bois foncé, moquette, salle de bain, télé, radio, etc… All inclusive ! Les navires de commerce, petits ou gros, sont nombreux, amarrés à quai, livrant leurs cales aux bras géants des portiques de déchargement. Le soleil, au début timide se montre de plus en plus généreux.

Un nouveau déplacement se prépare à 17 H. C’est l’occasion d’observer les manœuvres de près. Nous sortons du bassin, longeant quelques porte-containers géants, à quai, en croisant d’autres en partance pour l’autre bout du monde. « En avant, lente ! » nous rentrons dans une nouvelle darse, gigantesque, au bout de laquelle nous allons nous amarrer… juste devant l’étrave de l’un de ces fameux « géant des mers », le porte container Virgo de la compagnie NY LINE, en plein soleil. Belles prises de vues.

La nuit tombe et l’activité bat son plein au gré des boites qui entrent et qui sortent des cales du navire. Allongé dans ma couchette, impatient de prendre la mer, mon sommeil sera rythmé par l’entrechoquement des boites entrant en sortant des cales du bateau. Ils ne s’arrêteront jamais…

Pendant ce temps-là,  le russe fume, l’ukrainien ne craint rien  et le philippin peint…

Mardi 11 avril 2017 – 1er jour de mer

Nous débordons à 5 H 44 dans une nuit noire, et commençons par réaliser un 180 °  au beau milieu de la darse. Nous sortons du bassin pour emprunter le chenal de sortie du port déjà très encombré à cette heure matinale. Un port de marchandises est un lieu de travail, une usine à ciel ouvert qui ne s’arrête jamais. Le jour tarde à se lever sous un ciel gris uniforme, qui n’annonce rien de bon pour les conditions de mer. Le commandant que j’ai questionné à ce sujet, est confiant… Le Jork franchit le bout de la jetée et prend progressivement sa vitesse de croisière.

L’horizon est truffé de navires tous plus impressionnants les uns que les autres. Certains d’entre eux suivent des routes perpendiculaires à la nôtre ce qui me permet de les observer à la jumelle de manière précise.

Sur tribord, nous longeons les côtes anglaises que je distingue très nettement, ensoleillées, avec leurs immenses falaises de craie blanche. A l’approche du Pas-de-Calais, le trafic maritime se fait de plus en plus dense, nous croisons beaucoup de ferries reliant les côtes françaises aux côtes anglaises. A la passerelle, la veille est minimale, avec un officier de quart, présent.

Après le déjeuner, le chef mécanicien, Léo, me propose de visiter la salle des machines ce que j’accepte avec joie et un peu d’appréhension quand même. Nous descendons à fond de cale pour découvrir « la bête ». Le moteur principal, diesel, est très impressionnant compte-tenu de ses dimensions pour quelqu’un qui n’avait observé jusqu’à présent que des moteurs de voiture. Malgré tout, c’est propre et entretenu.

Mercredi 12 avril 2017 – 2ème jour de mer. Temps couvert mais calme.

J’ai bien dormi, le confort, en l’état actuel de la mer, est remarquable. Petit déjeuner pris, porridge, omelette saucisses, pain et confiture le tout arrosé de café. Le temps d’enfiler l’équipement de rigueur et je grimpe jusqu’à la passerelle. Je tombe sur le commandant en bermuda et T-shirt, il cause peu, mais répond à toutes les questions que je formule. Je visualise sur un écran, la route suivie par le navire, ainsi que sa position.

Ce matin, c’est un vol de goélands marins qui jouent dans le vent au-dessus des boites,  je vais tenter de les capturer malgré le temps gris et la difficulté de les approcher.

En remontant en mer d’Irlande, je ne peux m’empêcher de penser à la fin tragique d’Éric Tabarly, parti sur son Pen Duick 1 rallier un rassemblement de vieux gréements en Ecosse avec quelques amis. C’était une nuit du printemps 1997, il y a 20 ans…

Autre anecdote, depuis mon réveil je remarque derrière nous, suivant une route parallèle légèrement décalé sur tribord, un gros tanker, lège, qui semble avancer à la même vitesse que nous. Ce bateau restera dans notre sillage jusqu’à 15H, avant que sa route ne diverge, restant toujours visible et identifiable à l’œil nu à 19H !

Jeudi 13 avril 2017 – arrivée à Dublin

Arrivée dans le port de Dublin à 8H30. Ce qui représente au total un voyage de 50 heures à la moyenne horaire de 13,5 nœuds soit une distance approximative de 675 milles (1 250 km).

Le pilote est monté à bord à 7 H 44. Le ciel est absolument magnifique, chargé de nuages noirs traversés par des éclairs de soleil rasant. Les manœuvres dans le port de Dublin, beaucoup plus petit que celui de Rotterdam démontrent l’adresse du pilote mais aussi la maniabilité du bateau.

Le taxi arrive à l’heure, le chauffeur s’appelle Tony, il m’invite à monter devant à côté de lui, ça sera plus simple pour parler. Le centre-ville n’est pas loin, un retour à pied est possible, selon l’état de fatigue… Il me dépose au cœur de cette autre capitale européenne, emblématique à plusieurs titres. (…)

Vendredi 14 avril 2017 – départ de Dublin

Et là, en ouvrant les yeux je remarque plusieurs choses. Pour la première fois, je vois le fond du bateau. Toutes les boites ont été déchargées durant la nuit laissant apercevoir le fond des cales, beaucoup plus profondes que je ne le pensais.

Plus tard, j’assiste à l’arrivée du pilote indiquant l’imminence du départ. Les manœuvres de sortie du bassin sont toujours aussi impressionnantes. A ce titre, la passerelle du bateau, tout en haut, offre un point de vue incomparable sur la vie du port et même la ville au loin. Du bateau, j’aperçois très bien le mythique stade de Landsdown Road, antre gaélique des amateurs de ballon oval.

Une fois le navire en route, sorti du chenal, le pilote s’apprête à quitter le navire pour remonter à bord du canot qui nous suit. J’ai assisté à sa descente par une échelle de corde le long de la coque, mettre le pied sur son canot, aidé par un collègue lui-même assuré par une ligne de vie. Rare. Les matelots sur le pont qui l’assistent dans sa descente, m’aperçoivent sur la passerelle et me demandent de les prendre en photo. Ce qui est fait.

Nous voilà sur la route du retour, le temps est gris mais sec, la mer calme.

Samedi 15 avril 2017 – En route pour Rotterdam

A 6 heures, j’ouvre un œil, regarde si dans la nuit noire tout semble paisible, quand tout à coup, sur bâbord, jaillit un éclair blanc, puissant, qui transperce la nuit ! Superbe ! Un éclat blanc toutes les 10 secondes, c’est Land’s End ! Pour preuve, une heure plus tard nous aurons viré au 90, traduisant le virage effectué au bout de l’Angleterre pour amorcer, cette fois-ci côté français, la remontée.

J’ai remarqué depuis mon arrivée à bord, la présence de nombreuses plantes vertes sur la passerelle de commandement. J’aborde le sujet avec le commandant, et là, c’est une autre facette qui se révèle, il adore les plantes vertes et me raconte l’histoire de chacune d’entre elles. Original ! Puis, il sort sur la coursive et se penche sur l’arrière. Là, en bas, l’équipage se relaie autour d’un magnifique cochon de lait en train de griller gentiment depuis plusieurs heures. Aujourd’hui, dimanche de Pâques, à défaut de méchoui, c’est un cochon grillé qui nous attend, l’ambiance est à la fête !

Le Cook nous a préparé un festin ! Des légumes en pagaille, des fruits, un dessert et… de l’alcool, enfin… Bière, whisky … Soft drinks, le temps est doux, le soleil pas loin et le cochon grillé, une réussite. Instant de fraternité partagé par tous, du commandant au matelot de 2ème classe, à l’arrière du bateau, avec l’horizon comme seule limite. Seul l’officier de sécurité en second est resté à la passerelle, prenant son quart. Il nous rejoindra plus tard.

Dimanche 16 avril 2017 – Dimanche de Pâques – Arrivée à Rotterdam

Dernier jour de mer. Le temps fraîchit, la mer se forme les moutons envahissent l’horizon, le bateau bouge imperceptiblement mais assez pour perdre l’équilibre. Petit déjeuner avec brioche copte aux raisons secs et sucre glace en déco, croissants et café. Des œufs de Pâques, durs, et décorés ! Photos à la passerelle, je vise un champ d’éoliennes et de plateformes off-shore au large de la côte belge.

Depuis le hublot de ma cabine, je chasse un couple de « fou de Bassan », venu tournoyer autour du bateau. L’envergure du « fou » est impressionnante, 2m ou 2,50m.

Pendant ce temps-là,  la mer se remplit à nouveau de navires qui font route, curieusement, tous dans la même direction, perpendiculaire à la nôtre… Une chose ne va pas… Comment se fait-il que ces navires ne progressent pas ? ils devraient nous passer sous le nez, ou juste derrière ? En fait les bateaux en question ne bougent pas… ils sont tous à l’ancre sur un parking à bateaux en pleine mer du nord ! Ça s’appelle une « Anchor area » (zone d’ancrage ndla), ça apparait très clairement sur l’écran du GPS. Je comprends mieux pourquoi ils sont tous orientés dans le même sens, perpendiculairement à notre route, sans aucun déplacement. Tous ces bateaux attendent les instructions des nombreux ports de mer du nord, Anvers, Ostende, Rotterdam, et bien sûr Amsterdam puisqu’il parait qu’il y a des marins qui chantent

Après avoir passé ¾ d’heures sur le quai à observer le ballet des boites sortant du bateau tandis qu’une brise marine balaie sans ménagement ce décor de cinéma gigantesque, je plie bagages, façon de parler, et rentre dans ma cabine pour y transférer les photos…

Ultime clin d’œil, sur le coup de 20 H 30, la nuit n’est pas encore tombée que je vois apparaître au loin, son immense silhouette se découpant à contre-jour sur l’horizon, une silhouette familière. Ce bateau, imposant, est tracté par deux remorqueurs. Je distingue le nom de la compagnie qui affrète le navire, il s’agit de la NYC LINE. Ou bien il s’agit du Virgo, je ne distingue pas la couleur de la coque à contre-jour, ce qui serait un clin d’œil amusant à cette aventure maritime, puisque le Virgo fut le 1er gros navire que j’ai photographié en arrivant à Rotterdam le 11 avril, ou bien un autre.

Lundi 17 avril 2017 – lundi de Pâques

A 6 H 30, dans un petit matin gris, venté, je salue l’officier de sécurité, regard franc et chaleureux, et quitte le bord. Le taxi m’emmène pour un retour sur terre qui s’annonce déjà chargé de très bons souvenirs. »

 

Si vous souhaitez lire l’intégralité du journal de bord de M. Houlon, n’hésitez pas à nous contacter.