Bruits de coursive : Zoom sur un voyage
Accueil > Bruits de coursive > Zoom sur un voyage > D’un « Bou » à l’autre, navigation sur le Sénégal

D’un « bou » à l’autre,
navigation à bord du Bou el Mogdad sur le Fleuve Sénégal


Par Frédéric Sauvadet, le 5 janvier 2016

Référence du voyage : La route des comptoirs à bord du Bou el Mogdad


Ce fut un cargo mixte.
Dédié depuis toujours au Grand Fleuve de l’Afrique de l’Ouest.
Pensé pour servir les comptoirs des lointaines colonies françaises.
Tôles fraîchement rivetées dans un chantier naval hollandais, le Bou El Mogdad anime le fleuve dès le début des années 50. Durant vingt ans il remonte et descend le Sénégal avec les marchandises des Messageries Maritimes. Dix ans de régime colonial, dix ans de République, sous Léopold Sédar Senghor. Il transportait alors rien moins que la vie jusqu’au Mali, à Kayes, dans le chaud Soudan central.

Le fleuve s’en souvient encore.

voir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporamavoir le diaporama Il transportait encore la vie lors des famines au Sahel. De Rosso en Mauritanie, jusqu’au plus loin que lui permettait son tirant d’eau dans le Sahel brulé, sur un fleuve dont les eaux étaient encore salées jusqu’à 800 km en amont de son embouchure (1). Au-delà de ses capacités, croulant sous les tonnes de vivres, le Bou el Mogdad  fit sa part pour convoyer l’aide humanitaire…  En ces temps de souffrance, le bateau était devenu la propriété d’un homme un peu fou, un aventurier au cœur tendre comme l’Afrique en attirait tant. Georges Consol alias le « roi du Fleuve » engouffra sa fortune et celle de bien d’autres d’ailleurs, marchands et hommes d’affaires, pour faire revivre un bateau qui commençait à trouver le temps bien long, arrimé tristement à un quai de Saint Louis, en amont du Pont Faidherbe, à 2 pas de la très fameuse grue hydraulique, orgueil technologique du 19e siècle et du Sénégal. Il se sentait rouiller.

Le fleuve s’en souvient encore.

Grace à ce sauvetage des voyageurs embarquent chaque semaine pour une balade en zigzag dans la savane, fricotant à toute petite vitesse avec la Mauritanie et le Sénégal, jetant l’ancre pile entre les deux rives, au beau milieu du fleuve, comme pour ne pas faire de jaloux entre 2 grands pays. enfin je crois. Mais peut-être s’arrête-il là pour nous envoûter avec les mélopées africaines qui montent et se répandent d’une rive à l’autre, chaque matin et chaque soir… Ca donne quelque chose comme ça :

Six heures ce matin, les première lueurs percent timidement la nuit par l’Est. Le Muezzin lance son vigoureux appel… ça glisse sur le fleuve avec une étrange netteté intrusant mon rêve par les écoutilles grandes ouvertes de ma cabine. Il faut dire qu’il n’y a pas de moustique pour justifier de se barricader la nuit. Et ça chante. Je veux dire les hommes du village chantent… ils chantent tous, c’est sûr ! Et ça « tourne » comme dirait Papé Diouf pour expliquer que ces chants sont codifiés, chaque villageois prenant sa place dans l’ensemble choral et rythmique avec son humeur, son rang, son désir… sa foi ?  Forcement. Quelques minutes pour vérifier que ce ne n’est pas un rêve, pour d’un coup bondir ! J’abandonne ce corps tout chaud si … enfin ce corps qui s’étire à côté de moi et je fonce, trébuche…  vite, sortir titubant… pour revenir aussitôt, battant en retraite sous la morsure de la fraîcheur…  attraper ma couette et foncer par les coursives et la dernière échelle de pont direction le toit du bateau.

Le nez planté dans ce qui reste d’étoiles, je m’installe dans cette posture que j’aime tant depuis les années d’or où je rêvais avec mes frères indonésiens allongés sur le gaillard d’avant du « Mermoz » par les tièdes nuits d’Océan Indien. La magie est intacte.
C’est à pleurer, tant d’harmonie, entre la lumière qui monte en couleur, les chants peuls de plus en plus puissants, les oiseaux qui jouent à virer de bord en touchant du bout des ailes les eaux encore drapées du velours mauve de la nuit, juste dans le reflet du nouveau soleil.
J’entends mon cœur cogner en rythme et je chante, doucement, avec les « Toucouleurs », quelle sensation !
Mon âme chavire pour de bon et je pleure, inondé de beauté… état de grâce.

De Saint Louis, la perle du Sénégal classée au patrimoine de l’Humanité, à Podor, l’ancienne Pot d’Or de l’époque où l’or n’attirait pas que des anges, les enfants se précipitent sur les rives dès que le ronronnement du bateau se fait entendre… comme des nuées de perdreaux, ils crient leur joie de voir passer le Bou, plein de « Touba »… c’est Ali Baba qui passe, sur un bateau chargé de trésors…  c’est Robin des Bois que l’on salue aussi, car la compagnie du Fleuve est généreuse avec les villageois. Ca se sait.

Le fleuve s’en rappellera longtemps.

D’un bout à l’autre du voyage, entre un pont qui ne s’ouvre plus et un fleuve qui devient rivière, le Bou el Mogdad vibre de ses 2 magnifiques machines de 500 cv, rondement, voluptueusement, égrenant son chapelet d’encre noir dans le  blanc du ciel d’Afrique. Oui le Bou est un vieux bateau, mais de ces vieux dont on ne se lasse pas d’entendre les histoires, plein de sagesse, la voie ronde et chaude, pondérée, juste. On ne se lasse pas de ces vieux qui montrent la voie, de ces vieux qui tremblent… mais ne tremblent pas pour avancer vers leur destin, de ces vieux si beaux qu’on ne les quitte plus… de ces vieux si beaux qu’ils ne meurent jamais.

Amis lecteurs, je vous recommande de venir passer 5 ou 6 jours à bord de cet élégant navire, amoureusement entretenu par la compagnie du Fleuve et porté par un admirable et valeureux équipage de 21 hommes et femmes. A son bord vous voyagerez en toute sécurité et confortablement du pays Wolof au pays Toucouleurs, en passant par des réserves naturelles riches en faune et flore. Nous avons croisé, dans un marigot de la réserve de Djoudj, le plus gros couple de crocodiles que j’ai eu l’occasion d’observer… impressionnant, tout comme l’île aux pélicans où se reproduit l’espèce en quantité incroyable, ou comme les magnifiques échassiers en bord de Mangrove bordée d’improbable champs de nénuphars roses et blancs, les aigles d’Afrique perchés juste en face de nous… Hélas pas une photo de ce périple en terre protégée à partager avec vous, pour cause de panne de batterie.

Je m’en rappèlerai !

Equipage dévoué disais-je, disponible, cuisine de qualité (poisson et viandes ne vous laisseront pas indifférents). Le chef est adorable, organise des cours de cuisine pour préparer un énorme  « Tiep bou dien  de poisson», pendant que le chef mécanicien vous ouvrira les portes de la salle des machines et le commandant celle de son bridge… Ansou, guide par passion, humaniste érudit par greffage de plusieurs disques durs, partage subtilement son étonnante connaissance à partir d’une toute petite question…

Ah j’oubliais, si vous visitez Podor, saluez pour moi M. Oumar Ly, le premier photographe sénégalais. Vous le trouver sous les voûtes du vieux fort de la ville. Ca vaut le coup de lui acheter quelques cartes postales de ses très fameux portraits de femmes et d’hommes peuls (toucouleurs)… Images rares et sensibles pour quelques centaines de Francs CFA.


 

1) Le fleuve était salé jusqu’à 800 kilomètres en amont de son embouchure jusqu’en 1986, date d’achèvement du barrage anti sel de Diama à 27 km de Saint-Louis.