Bruits de coursive : Zoom sur un voyage
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Un bout d’été au Groenland, en famille


Par Frédéric Sauvadet, le 22 juillet 2015

Référence du voyage : Entre route des icebergs et vestiges Vikings


Ma vie est jalonnée de voyages merveilleux que ma condition de fils d’ouvrier ne semblait pas augurer. J’ai connu avec bonheur les steppes d’Asie Centrale des nobles kazakhs,  le buzkachi des Kirghiz au cœur du Muztag Ata,  la juste symphonie de la vie sauvage en antarctique, la folle colonisation des territoires arctiques par l’homme dur à la souffrance que sont les Norvégiens,  la joie de vivre des Ouïgours adaptés à la violence du soleil dans le désert du Takla-Makan, la bonne humeur simple des malgaches traversant la poussière d’un pays riche et pauvre en même temps, la luxuriance de la forêt guyanaise et tant d’autres territoires habités ou moins habités. Cette fine pellicule de vie qui couvre notre chère planète … je me rappelle, il y a 4,5 milliard d’années, une bactérie et rien d’autre qu’un magma dur et un vent irrespirable régnaient là. Comment imaginer ce grand chaos se transformant peu à peu, sans l’aide de nos ordinateurs, pour donner l’air frais d’une brise matinale qui caresse la joue de mon enfant endormi sous le tilleul… En tout cas merci à ce grand ordonnateur !

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La profondeur de l’air, la lumière si étrange de minuit à minuit, la puissance de la vie végétale qui s’accroche vigoureusement nourrie par deux petits mois de soleil plein seulement, les yeux de braise de l’Inuit, enfoncés derrière d’épaisses paupières plissées comme du cuir de botte racorni par le temps et la morsure du froid… on est ailleurs. Dans l’espace mais aussi dans le temps. Incroyables Inuits… pardon Groenlandais  (volonté identitaire). Voilà un peuple qui dépeçait hier encore le phoque avec son ulu* toujours à portée de main, et qui commande aujourd’hui son dîner sur un site internet. C’est son téléphone qui est à portée de sa main de nos jours ! Ca fait froid dans le dos… comment feront ces gens si demain le pétrole venait à manquer, et que le flambant cargo de la Royal Arctic Line ne transportait plus tous ces produits alimentaires… Chers Inuits, puissiez-vous au moins conserver vos connaissances vivrières !

Fouler le territoire arpenté il y a peu par notre PEV ** national a quelque chose de fantastique… J’ai touché et senti vibrer cette roche volcanique ou granitique vieille de 3,4 milliards d’année. Cet univers minéral contient, comme une cuvette, les 3,5 kilomètres d’épaisseur de glace sur plus de 2 millions de kilomètres carrés que constitue à peu près la calotte glaciaire… Cette muraille de froid, vestige de l’ère glaciaire qu’Ansen et sa petite équipée traversèrent dans sa partie la plus étroite,  pour la première fois dans l’histoire connue, en août 1888 par moins 45° de température.  Après 500 kilomètres de marche difficile et dangereuse entre ascensions et crevasses, vents catabatiques et tempêtes de neige, rien ni personne en assistance, l’équipée atteignit Godthab sur la côte ouest du Groenland sans dommage physique !

A deux pas de cet immense désert mortel, dans un confort sobre mais certain, nous avons navigué en bordure de la côte Ouest, précisément autour de l’île de Disko au départ d’Aasiaat,  port libre de glace, à bord d’un magnifique et vieux gréement.

Le Rembrandt, goélette trois-mâts de 1924, est en effet parfaitement reconditionné pour accueillir quarante personnes (équipage compris) dans les meilleures conditions de sécurité qu’impose la navigation dans des eaux qui ne dépassent guère 3°  de température moyenne. Quand au confort, cabines impeccables (merci à Paulo le philippin de l’équipe), nourriture fraiche et soignée (merci à Shen le canadien), une intendance parfaitement orchestrée par Dejan le serbe… côté programme : deux sorties quotidiennes en canot pneumatique, avec Ricky au sourire incomparable, John, discret mais très sûr, l’inénarrable Philipp, hollandais jusqu’à la pointe de son bonnet d’un orange type bouée de sauvetage… Sven, c’est le pacha, celui qui est capable de gérer son navire avec une tranquillité étonnante, assisté toutefois par un Sacha précis et joyeux… Tous à la manœuvre sur un navire pour lequel chaque voile est levée par deux hommes arc-boutés, bout au taquet, tirant et suant à l’unisson…

D’Aasiaat à Qeqertarsuaq en passant par le détroit de Vaigat, ou encore Rodebay où se nichent Oqaatsut et ses 52 habitants au bord du fjord Ata Sund parsemé d’icebergs, nous avons progressé  lentement, très lentement autour de l’Ile de Disko, flânant autour du magnifique glacier d’Eqip Sermia, près duquel le Rembrandt se faufile dans des eaux chargées de brash (glace plus ou moins fine, craquelée)…  les canots à l’eau,  les uns filent vers Port Victor d’où partirent les expéditions de Paul-Emile, les autres « beachant » sur les plages de galets non sans avoir dérangé des centaines de bernaches du Groenland posées sur l’eau… ceux-là graviront la gigantesque moraine jouxtant le glacier d’Eqip Sermia. Imaginez 10 parisiens parachutés au dessus d’un des plus grands glaciers du Groenland, à près de 70° de latitude Nord, invités à la méditation par Céline notre vibrante spécialiste des oiseaux… Méditation ponctuée de coups de tonnerre énormes : des pans entiers de glaces de plus de cinquante mètres de hauteur s’effondrent dans le fjord… quelle puissance, quelle vague… magnifique ! Nos enfants sont enthousiasmés, un vent d’amour les submergent, ils nous embrassent, nous  remercient (le phénomène est assez rare pour qu’il soit mentionné ici !)… pris sous le charme de la nature, ils sont émus… Ils n’ont pourtant pas encore vu le fjord derrière Ilulissat, au couchant, lorsque le soleil finit sa course et s’arrête au raz des icebergs géants… jaune, rouge, rose… des blocs blancs compacts, géants et chaotiques de 1000 mètres de haut tentent d’échapper au rebord granitique sous-marin qui les empêchent de rejoindre l’embouchure du fjord classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ca craque, ça gronde, ça bouge, ça vibre… Le glacier Sermeq Kujalleq, plus gros trait d’union entre l’inlandsis groenlandais et la mer, avance de 20 à 35 m par jour, lâchant 20 milliards de tonnes d’eau douce par an… incroyable !

Les derniers spots visités sont dantesques, je pense aux falaises de basalte de Kuanit près de Qeqertarsuaq que nous aborderons avec le meilleur conducteur de canot pneumatique du monde : Philipp le hollandais n’hésite pas à renter dans les creux noirs, grottes insondables suintantes, il passe sous les voutes rocheuses, frôle les icebergs, toujours sifflotant, le nez au vent, debout, pieds calés entre les boudins, le coup de poignet agile pour donner de la puissance à notre embarcation.

Il fait frissonner son équipée comme pas deux… quel talent, nous sommes ivre de bonheur et lui, incroyablement libre… y’en a même qui l’ont vu voler !

Ainsi notre petit groupe de joyeux voyageurs, en harmonie avec un équipage au petit soin, un navire très sûr et un environnement étonnant a-t-il vécu une épopée grandiose, sensible, subtile, profonde…

Amis lecteurs,  le Groenland est une région qu’il ne faut pas négliger dans vos projets de voyage.

*Ulu : petit hachoir travaillé en corne de caribou, ivoire de morse, ardoise ou acier pour les plus récents.

** PEV : Paul Emile Victor !